Retrouver l'économie radicale des gestes simples

Retrouver l'économie radicale des gestes simples

21 Mai 2019

Hors les murs



 Vers le milieu des années 1960, un groupe d’artistes, principalement des peintres, décident d’achever le travail de déconstruction de l’espace pictural entamé au début du XXème siècle et en finir avec son support traditionnel depuis cinq siècles, le tableau. Le raisonnement vaut également pour la sculpture, l’éventail autorisé des matériaux, la tyrannie du socle.
L’ambition est de libérer la peinture et la sculpture de ses carcans et de retrouver des marges d’expression face à la domination de l’expressionnisme abstrait.
En 1970, ils fondent officiellement Supports/Surfaces, qui se démembre dès 1972, puis est dissous en 1974. Ce mouvement dont les amorces de réflexions apparaissent au milieu des années 60, clôt la période des avant-gardes.
Le groupe, constitué d’amis qui se sont connus, à l’exception de Bernard Pagès et de Jean-Pierre Pincemin, dans les écoles des Beaux-Arts de Paris, Nice ou Montpellier, compte 12 artistes : André-Pierre Arnal, Vincent Bioulès, Louis Cane, Marc Devade, Daniel Dezeuze, Noël Dolla, Toni Grand, Jean-Pierre Pincemin, Patrick Saytour, André Valensi, Claude Viallat et Bernard Pagès. On lui associe en général, quatre artistes très proches : Pierre Buraglio, Christian Jaccard, Jean-Michel Meurice et François Rouan.
Ces artistes se côtoient et fréquentent des membres de Fluxus, du Nouveau Réalisme, de l’Arte Povera et, plus proches d’eux plastiquement et idéologiquement, de BMPT.
Tous se souviennent de Matisse, de ses papiers découpés, de l’importance qu’il donne à la couleur. Ils ont vu rarement, mais beaucoup entendu parler, des travaux d’artistes américains : Pollock, Olistsky, de l’école formaliste de New-York, de Color Field Painting. Ils assistent au séisme de la Biennale de Venise qui consacre en 1964 les Combines Paintings de Rauschenberg contre l’abstraction lyrique de la Nouvelle Ecole de Paris, leur contre-modèle. Héritiers de Matisse, au travers du filtre américain, ils font une synthèse entre, concept, rigueur minimaliste, pratiques empiriques et artisanales.
Leur démarche radicale, fait leur importance. La toile est dissociée du châssis et chacune des parties abordées séparément. La distinction entre support et surface est abolie. La surface devient support, le support devient surface. La toile est utilisée libre, sans apprêt, le pinceau outil de la subjectivité est abandonné, le narratif, la figure, sont abolis. S’inspirant de techniques archaïques, artisanales ou domestiques, ils procèdent par empreinte, carbonisation, découpe, emboitement, valorisant les gestes répétitifs : pliage, nouage, tamponnage. Certains regardent vers l’art ethnique des indiens d’Amérique d’autres vers la calligraphie et la peinture de la Chine ancienne. Ils veulent retrouver la sensation première de l’acte de peindre. Leur attention à la peinture se concentre sur l’apposition de la couleur. Tout support devient potentiellement une surface et toute surface un support. La couleur imbibe le matériau support. La couleur devient matière.
Dans ce groupe confronté à une société en fortes mutations, la pratique théorique et expérimentale déborde d’une stricte réflexion sur l’art. Recherches esthétiques et réflexions idéologiques nourrissent conjointement leur démarche. Supports/Surfaces ne vise pas la fin de l’art, ni celle de l’artiste puisque l’art est consubstantiel à l’histoire de l’humanité. Sensibles à l’influence de la pensée marxiste et pour certains de la pensée maoïste, ils veulent, par delà le défi culturel de leur entreprise, en redéfinir les fonctions sociales. Pour eux l’artiste se place au même niveau que l’artisan. A propos de leurs œuvres, ils parlent de travail. L’œuvre est le produit d’un travail. Elle n’est rien d’autre que la matérialité de ce qu’elle montre.
Ce travail doit être accessible. Ce qui suppose :
- qu’il soit immédiatement lisible, direct et sans mystère. Montrant ce qu’il est, de quoi et comment il est fait, exhibant son processus d’élaboration ;
- qu’il soit compréhensible par tous. Le travail ne dit rien que ce qu’il montre. D’où l’abandon de la figure au profit de formes non signifiantes et l’absence de composition préalable. L’artiste se tient à distance. Toute forme de subjectivité est bannie
- qu’il soit visible par tous : facilement transportable (on le plie, le démonte ou le roule), il peut être présenté dans tous sortes de lieux, non institutionnels ou dans l’espace publique en plein air sur des plages, dans des parcs, dans des rues.
L’objectif est de libérer le regard, en le décomplexant. L’utilisation de matériaux pauvres, sans qualité ou déclassés, les techniques simples utilisées, l’absence de figure, contribuent à démystifier le processus artistique qui aboutit à l’œuvre finie, pour mieux démythifier la perception inconsciemment sacralisée de l’œuvre.
Les artistes de Supports/Surfaces, s’ils rejettent l’élitisme, ne refusent pas de commercialiser leurs œuvres, puisqu’elles correspondent à un travail. Il suffit d’en définir le juste prix en s’inspirant de ceux des productions artisanales. Mais comme ils se défient du marché de l’art, qu’ils condamnent ses pratiques spéculatives, sa propension à la stratification de l’artiste et à la sacralisation de l’œuvre, ils lui opposent des travaux surdimensionnés, faits de matériaux médiocres ou fragiles qu’ils pensent à priori peu vendables.
In fine, leur projet ,est en changeant le regard sur l’art ,de contribuer à changer l’homme.
L’actualité des travaux des artistes du mouvement Supports/Surfaces et de ceux qui à la même époque les ont accompagnés, reste entière à cause de l’évidente et radicale simplicité de leurs propositions plastiques. En s’autorisant le recours à toutes sortes de matériaux, ils ont ouvert la porte à une création libre. A partir d’eux et définitivement, tout devient possible. 



Artiste :
Supports/Surfaces
Lien
Tsinghua University Art Museum