Claude Viallat

Hommage à Chabaud

20 Juin - 20 Septembre 2013

Luxembourg




Artistes de l'exposition :
Auguste Chabaud
Claude Viallat


 Le cours de l'œuvre de Claude Viallat est jalonné d'une suite d'hommages abondant des ensembles de toiles dédiées à Matisse, Picasso et en moindre nombre à Braque. Une autre suite de toiles, plus surprenante peut-être, ou plus singulière, pour qui n'est pas familier de l'œuvre de l'artiste, compose un impressionnant hommage à Chabaud, au peintre fauve et provençal Auguste Chabaud, 1882--1955, à l'œuvre duquel celle de Claude Viallat se relie, à voir les hommages qu’il multiplie au peintre de Graveson, comme naturellement.

On sait la reconnaissance dont Claude Viallat témoigne à l'égard de Matisse. Au coloriste certes, mais surtout au constructeur, au constructeur du tableau né de l'équilibre des formes et de la couleur, de l'ajustement impeccable de la ligne à la densité et à l'intensité de la couleur lumière et espace. Avec Matisse, pour Claude Viallat, s'accomplit cette autonomie de la peinture à laquelle il a toujours aspiré. Grâce à Matisse, selon lui, devient possible l'essor d'une abstraction enfin débarrassée des idéologies utopistes ou spiritualistes dont ses inventeurs et promoteurs lui ont imposé la charge et la mission de propagation. Matisse offre aux artistes américains, puis aux artistes français, à leur exemple, les moyens d'une peinture rendue à elle même dans l'affirmation de sa planéité. Ce n'est pas, par hasard, que Claude Viallat questionne sans relâche deux œuvres pour lui indispensables, essentielles : La Porte fenêtre à Collioure et Fenêtre à Tahiti. Ces deux tableaux célèbres sont à la source de nombreux Hommages à Matisse. Ils sont le plus souvent peints sur bâches et sans raboutage. Il en va tout autrement dans les Hommages à Picasso pour lesquels Claude Viallat use du raboutage et choisit de préférence pour leur support des tissus surchargés de motifs disons de mauvais goût.

Ces hommages ne relèvent ni de la copie ni de la reprise thématique. Et, non plus, bien évidemment, de l'imitation et de « à la manière de ». Ils n'attestent en rien d'une allégeance ou d'une influence. Ils reconnaissent simplement une dette envers Picasso et Matisse et expriment l'admiration que leur voue un artiste, un peintre, comme eux, qui, avec humilité et orgueil, tente avec ses moyens propres, ses décisions propres, avec, pour citer Matisse, ce que l'époque lui permet en peinture, de mettre en œuvre, de trouver, comme le disait Picasso, des formulations nouvelles à des problèmes essentiels de la peinture. Ces hommages disent simplement : ce qui est essentiel chez Picasso et Matisse, je dois, moi le retrouver et le formuler avec la même force, la même justesse, la même évidence. Avec mes moyens à moi. Ces moyens, que je me suis forgé, donné. Des moyens dont je poursuis, avec la même volonté que Picasso et Matisse, l'exploitation. Ce que je peins, ce n'est ni du Picasso, ni du Matisse. Ce sont mes œuvres à moi qui disent les mêmes choses, autrement certes, et déclarent t aussi ce que je leur dois. À jamais. Il n'y a pas au sens traditionnel, convenu, du terme « d'influence ». On pourrait reprendre pour ces hommages, cependant, ce très beau néologisme, osé par Éric de Chassey, et dire, ils " s'influencent ".

Les Hommages à Chabaud relèvent des mêmes préoccupations. Peut-être sont-ils davantage des célébrations d'une œuvre qui, malgré des expositions récentes, reste mal connue et, comme boudée par les historiens du fauvisme, en France surtout, car en Allemagne l'œuvre de Chabaud bénéficie d'une plus juste considération. On doit en outre déplorer que le timide regain d'intérêt dont bénéficie bien tardivement cette œuvre singulière se limite à sa seule période parisienne. Cette période qualifiée de fauve, faute de mieux, dépeint un Paris qui est plutôt celui d'Atget que celui des impressionnistes. Celui de Baudelaire, mais en plus âpre. C'est le Paris de la nuit, de la réclame, de la réclame lumineuse, des hôtels de passe et de la prostitution, du cirque. L'idéal féminin est incarné dans les œuvres d’alors par la figure d’Yvette une prostituée dont Chabaud était amoureux. Il l’a peinte avec une violence qui en distord le corps, en révèle, en une image, pour ainsi dire tous les aspects. Sans pathos, sans sentimentalisme, Chabaud anticipe le cubisme destructeur et saccageur de Picasso. Les figures ainsi malmenées, ainsi traitées, avec une rudesse froide et clinique, sont fermement cernées de noir et s'inscrivent sur des fonds de couleurs sourdes et intenses. Dans la gamme colorée que Chabaud affectionne dominent des rouge vermillon sombres et des bleu outremer eux aussi glissant vers le noir. Ces couleurs criardes sont souvent rehaussées de blanc et de jaune et, parfois, d'un vert strident. Cette gamme à dominante sourde, dont l'intensité se nourrit d'une matière picturale plantureuse, est sans équivalent dans les œuvres des autres artistes qualifiés de fauves. On pourrait se hasarder à prétendre que Chabaud est en quelque sorte un « anti » Matisse à ranger aux côtés des expressionnistes allemands plutôt que dans le sillage des fauves parisiens. Il eût pu être le Beckmann français. Mais il lui fallut regagner sa Provence natale. Il en a peint les gens et les paysages, simplifiant les motifs et les formes, en affirmant les plans maçonnés d'un coloris mêlant les ocres et les terres appliqués sur la toile en couches épaisses, travaillées avec vigueur sans repentir. Cette part négligée de son œuvre ne devrait plus l'être. Il faut aujourd'hui la revoir et la relire à partir des résurgences réalistes des années quatre-vingt du siècle dernier et à partir des réalismes noirs des années trente allemands et italiens surtout.

De l'art de Chabaud, dans les hommages qu'il lui rend en peinture, Claude Viallat, met en exergue la radicalité de la construction et de l'ordonnancement du plan du tableau. Et l'intensité de la couleur ! D'où le recours à des bâches militaires épaisses et lourdes d'un brun foncé très sombre. L’organisation et la répartition des formes sont structurées par les découpes de ces bâches, leurs ourlets à leurs bords, et par les renforts des coutures assemblant les parties qui les composent. Ces caractéristiques renforcent l'impact visuel de la planéité radicale et de l'organisation colorée qu’elles déterminent. Il faut souligner que Claude Viallat n’use ni n’abuse de la palette « fauve » de Chabaud. Mais il s’en imprègne et ses coloris, roses, bleus, verts, plutôt pâles, voire comme lavés, blanchis par l’orage et la chaleur, incitent, chez qui voit ces œuvres, la référence aux gammes chromatiques d’Auguste Chabaud.

L’exposition dans notre galerie de Luxembourg constituera une « première » puisqu’elle mettra en parallèle les Hommages à Chabaud de Claude Viallat et des peintures et dessins peints par Auguste Chabaud à Paris et en Provence.

Bernard Ceysson
 



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Ceysson & Bénétière
Luxembourg