Claude Viallat

Cerceaux, Objets, Filets

31 Mars - 28 Mai 2016

Paris




Artiste de l'exposition : Claude Viallat


 Entrer dans l’atelier de Claude Viallat, marcher sur les planches brutes et craquantes et les traces de peinture qui ont séché sur la grande bâche de plastique transparent qui les recouvre. Des piles de toiles pliées le long des murs, un amoncellement de tissus, des bouts de cordes, de ficelles, quelques planches de bois étroites glanées de-ci de-là appuyées près de la grande baie vitrée qui donne sur la cour intérieure, au mur sont accrochés des raboutages, des culs de fauteuil, des napperons peints, des bois flottés, des cordes tendues ou libres, des tissus noués, des bouts de ficelle et des cerceaux de branchages. On regarde l’espace central de la pièce, arène un peu vide sur laquelle, on le sait, tout a eu lieu. On entre là avec à l’esprit ce que l’on connaît de son travail depuis quarante ans, sa part historique, la déconstruction du tableau, le refus du châssis, la récurrence du marquage d’une même forme et sa permanence dans l’hétérogénéité des supports qui ouvre à l’infinie variété des rapports entre le matériau et la couleur. Cette forme sans charge symbolique, véritable « organisme vivant qui se multiplie en exposant à la fois les propriétés de la forme matricielle et ses propriétés propres de forme unique » comme le dit Bernard Ceysson.

On pense à ces mains peintes que les hommes des premiers âges apposaient sur les parois des grottes magdaléniennes. Où est-on vraiment, avec sur le mur ces bois retenus en tension par des cordes, ces arcs, ces cerceaux fragiles, ces tressages et ces nœuds. On avance, on y est. On quitte la planéité des toiles déployées au sol, on entre dans des volumes. Beauté sauvage, puissance de la vision anthropologique de l’art, austérité et flamboyance, glanage de matériaux pauvres dont soudain la charge immanente, chamanique, se révèle avec la force d’un ustensile rituel des premiers âges.

Là, sur les murs et dans l’espace, ces objets archaïques, de bric et de broc, ces objets de collecte, assemblés de façon précaire, à tout moment la tension pourrait s’affaiblir, l’assemblage se désolidariser, le « faire » pourrait disparaître. Tout retournerait à un ordre naturel des choses, comme un retour à l’enfance et aux barrages de roseaux qui se rompent entre les cailloux d’une rivière, on est là, dans l’enfance sauvage de l’homme, quand il y a toujours une écorce à faire flotter dans le courant, un bâton à tailler, une corde à tendre entre deux troncs, ce côté Robinson certes, mais qui aurait renoncé à rechercher l’utilitaire des matériaux pour aller vers leur inutilité apparente, juste essaierait de retrouver leur écho, leur langage secret. Objets inutilisables choisis comme tels, relevés, comme remis au regard du monde mais en leur conservant leur fragilité essentielle, cette limite. Des objets agencés qui gardent en eux la trace de la main, on pourrait, de ses mains vides et en jouant dans l’espace, refaire ce geste de mémoire, retrouver la trace du corps à corps de l’artiste avec chaque matériau, cette trace humaine comme elle apparaît dans l’arc, les collets et les pièges, dans les constructions primitives, les fils à plomb, les cales et les clenches, tous ces objets simples qui savent utiliser les propriétés de chaque matériau, mettre en tension la dureté du bois et la souplesse de la ficelle. Ces objets, bois, cordes, filets ou galets qui gardent aussi la trace du passage du temps, ce temps qui les a polis, rongés, usés, dénaturés, leur a fait prendre la couleur terne et uniforme de ce vécu, après les trempages et les évaporations, les expositions au soleil, leur a conservé une tactilité tenace de bois, de matière sèche et rêche. On est dans l’ambivalence sensuelle entre la mise à distance du regard et le désir du toucher, on avance, on entre dans la peinture, on y est. Des bois lisses tenus par une paume enduite de peinture, des cerceaux où s’accrochent des lambeaux de tissus, de dentelle, voilà que la couleur revient, aventureuse, là où tout indiquait qu’elle avait disparu, on est à nouveau dans l’énergie colorée que nous connaissons de Viallat, avec parfois la forme connue, sa marque, son langage. Réapparait le cercle, le cadre, mais de façon ironique et ludique, un cerceau espace flottant, délimité et ouvert, un entre-deux de forme hésitant librement entre châssis et arène. Non, on n’a pas quitté la peinture. Elle est là, retournée, questionnée, dans le souvenir des gestes de l’homme des origines, dans ces assemblages fragiles, fragments d’un tout hypothétique, dans ces objets tableaux dont la simplicité et l’économie de moyens témoignent de l’esthétique et de l’éthique du travail de Claude Viallat, de la délicate inconvenance qui lui donne son ampleur.

Bernard Collet 



Informations Pratiques

Ceysson & Bénétière
23 rue du Renard 75004 Paris

Horaires:
Mardi – Samedi
11h – 19h
T: + 33 1 42 77 08 22