Vue

Louis Cane



14 Décembre 2017 - 03 Février 2018

Paris



ARTISTE DE L'EXPOSITION :
Louis Cane


 Pour cette nouvelle exposition, Louis Cane reconvoque des questionnements analytiques plastiques travaillés avec le groupe Supports/Surfaces dont il a été l’un des principaux acteurs dans les années 1970. Le tableau comme objet référentiel de la peinture était alors libéré de la contrainte de ses agencements traditionnels, et les toiles désolidarisées des châssis étaient ainsi découpées, pliées, dépliées, agrafées, raboutées, tamponnées et colorées par imprégnation ou encore vaporisation. En ce sens, les historiques Sol/Mur ou Mur/Mur de Louis Cane sont de remarquables séries au regard d’un questionnement sur le seuil, par incorporation du cadre dans la peinture, ouverture d’un champ coloré immatériel et contamination matérielle de l’espace du spectateur. 
Louis Cane sait bien que la peinture est façonnée par le discursif. Nul manifeste ici pour accompagner ces récentes résines colorées mais un titre qui révèle la malice de l’artiste : « Peinture vraiment abstraite ».  Une peinture seulement abstraite s’inscrirait dans une classique généalogie moderniste. « Peinture concrète, écrira d’ailleurs Theo Van Doesburg dans le manifeste du néoplasticisme dont on célèbre le centième anniversaire, et non abstraite parce que rien n’est plus concret et plus réel qu’une ligne, qu’une couleur, qu’une surface. » Une peinture vraiment abstraite encourage une réflexion sur l’ontologie de la peinture abstraite et un jeu avec cette dernière. Une métapeinture en somme qui s’amuse du langage, mais aussi des images de la peinture abstraite qui viennent opacifier sa surface. Pourtant, Louis Cane avec ses Peinture[s] vraiment abstraite[s], travaille les propriétés plastiques de transparence du médium pour ouvrager le plan du tableau. La résine translucide colorée et le support grillage sont des milieux de passage. Il n’est pas de profondeur feinte, l’écran coloré n’est plus un espace illusionniste, et la fenêtre s’ouvre vraiment, par-delà le plan de représentation ou de présentation. L’opacité constitutive du tableau est ainsi subvertie et la toile matérialisée par un fin grillage est une interface qui se laisse traverser. Les surfaces sont également recomposées par raboutages ; des remontages orthonormés recadrent les épanchements de la matière et recréent par sutures des organisations qui rappellent à la fois la grille moderniste et la structure absente du châssis.
Dans ces Peinture[s] vraiment abstraite[s], la surface flottante, telle une laque, est source d’éclats lumineux instables ; elle est glacée d’une matière translucide qui tend à s’affranchir de toute matérialité. Un réseau de touches et d‘applications multicolores rythment ces épidermes translucides, comme des reflets sur un plan d’eau ou comme des glacis libérés de toute forme à modeler. Les dépôts de matière colorante semblent en suspension sur un plan évanescent, et eux-mêmes sont traversées par la lumière qui les révèle, les projette et les produit en ombres colorées dans l’espace environnant. Les couches de résine, interfaces colorées acidulées, ouvrent une réflexion sur le diaphane, littéralement ce qui laisse voir à travers. Louis Cane écrit d’ailleurs de ces résines qu’elles sont de « l’air coloré ».  

Anne Favier