Franck Chalendard

Peindre, Cheminer, Peindre

07 Mars - 25 Juillet 2020

Wandhaff




Artiste de l'exposition : Franck Chalendard


 Vers l’ordre des choses
Franck Chalendard peintre

Si peindre c’est opérer dans la simplicité, en revenir éternellement aux formes archaïques, aux couleurs crues et aux matières premières, alors Franck Chalendard est un peintre. Et un grand peintre. Ses tableaux – puisque c’est le mot que l’on réserve depuis longtemps à ces supports que peuplent des pigments – trahissent la souveraineté d’un travail qui consiste tantôt à juxtaposer des panneaux colorés de bois et de médium (Ichromes), ainsi que le fait le vitrailliste ou le mosaïste, à Chartres ou à Ravenne, tantôt à créer des écheveaux de peinture (Madras) où cohabitent des lignes orthonormées et des entrelacs, ainsi que le fait le tapissier ou le tisserand, au Maroc ou en Inde.

Les œuvres de Franck Chalendard ne sont pas figuratives, elles sont figurantes, elles figurent la peinture, elles en disent l’élémentarité nue, les linéaments purs, sans fioritures ni affèterie. On peut y voir quelque chose, évidemment, on peut essayer d’y repérer des fantômes ou des fantasmes, comme dans ces macules d’Henri Michaux ou ces tests de Rorschach. On peut toujours essayer de deviner « l’image dans le tapis », comme dit Henry James. Mais cela serait vain. Je veux dire que cela n’aurait pas de sens, ou alors un sens de surcroît, surnuméraire. Après-coup des mots, après-coup des phrases après le coup d’œil, après le coup de poing d’une peinture qui, semblable au Nouveau Roman ou à Supports/Surfaces, n’affirme qu’une seule chose : son indissoluble matérialité, celle qui permet, sans héroïsation aucune, d’accéder à l’ordre des choses.
D’où son recours à des matrices hypnotiques, à des motifs itératifs, à des guirlandes de Noël, à des carrés de couleurs, à ces canevas et à des décalcomanies, à des formes et à des matériaux sacrant la qualité même de la peinture, qui est de n’être que de la peinture. Chalendard a-t-il lu Alain Robbe-Grillet ? Se souvient-il des mots de Maurice Denis, qui livra en 1890, à vingt ans, une sentence programmatique : « Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées » ? Je veux le croire.
Ce n’est pas simple d’appeler un chat un chat, de dire les choses telles qu’elles sont, telles qu’elles font, telles qu’elles viennent. Ce n’est pas simple de ne pas représenter, mais de simplement présenter. De ne rien démontrer, mais de montrer. Or, Franck Chalendard assemble des couleurs. Tel est son métier. Il œuvre. Il œuvre intransitivement, sachant que tout est là, sous ses mains, sous nos yeux. Il est pareil au paysan qui, refusant l’esprit du sérieux, s’en remet à la sagesse de la terre et du ciel, à cette « lueur après labour », pour citer Charles Juliet, quand le visible a été dégrossi, équarri, et qu’il ne reste que les étoiles et les blés, quand le réel pourvoit le peintre et que tout gît sous ses pieds, quand il n’est qu’à ramasser l’étendue de la simplicité.
Ce n’est pas simple de faire simple, de faire juste, car on vient toujours après, on fait toujours de la peinture après de la peinture, après les mains négatives du magdalénien et après les monotypes d’Edgar Degas, après ces patterns de peu, surimpressionnés dans une grotte ou dans une thébaïde. Ce n’est pas simple de découvrir cela : toute œuvre est une épreuve de la récidive.

Cette simplicité organique, presque chamanique, m’évoque les œuvres de Joseph Beuys, leur désir déraisonnable d’explorer les formes élémentaires et, mieux, les éléments – air, feu, eau et terre. Cette exploration peut prendre diverses formes : la célébration du chaos (Goya), l’avènement de l’ordre (Cézanne) ou l’épiphanie du mystère (Giacometti). Franck Chalendard le sait, lui qui peint des conflagrations, des damiers et des énigmes. Il le sait, lui qui essaie fébrilement de fouiller l’épaisseur – physique et métaphysique – du monde. Une épaisseur presque cosmique, quand le secret s’approfondit, quand le réel se constelle de mille feux et de mille étoiles, quand les hommes ressemblent à des insectes et les étoiles à des lucioles, quand la mesure de l’homme est bien pauvre face à celle du planisphère et du planétarium, de la terre et du ciel.
Les cercles peints, ou plus exactement les boules de peinture conçues par Chalendard s’apparentent, par la traînée de leur coulure, à des ballons de baudruche et à des comètes filantes, ou plus encore aux formes séminales de toute conception – artistique ou utérine. Singulièrement, silencieusement, la dégoulinure de la peinture incontinente me révèle que l’artiste disposa l’œuvre à la verticale, concession gestuelle inverse au dripping de Jackson Pollock, qui domine la toile, posée à plat. Franck Chalendard, lui, se tient debout. Il se redresse pour faire face au désastre, pour braver le visible, pour lui tenir tête, pour être à sa hauteur, pour le défier (je pense à cet Autoportrait de Pierre Bonnard en boxeur), pour affronter la toile, la paroi, le mur, pour faire des « pantomimes » ou « peindre à la pioche ». Il faut s’épuiser en essais et épuiser le monde, ce réservoir infini qui est le royaume même du possible. Il faut faire avec les moyens du bord – peinture industrielle et supports pauvres, copeaux et rebuts, bricoles et bidouilles. Qu’importe, pourvu que les couleurs soient en « un certain ordre assemblées », comme chez Gunther Förg ou chez Howard Hodgkin, comme dans ce jazz dont Henri Matisse révéra les impromptus et les improvisations, les combinaisons chromatiques.

Il faut essayer – de tirer un trait, de poser une couleur, d’arpenter le monde. Souvent, comme dit Lacan, « ça rate ». Ça rate et puis, un jour, ça marche. L’atelier de Chalendard, avec sa lumière immobile et ses baies ouvrant sur des frondaisons, avec ses toiles posées par terre comme les peaux dans le souk des tanneurs, à Marrakech, affirme la ferveur de l’essai, l’ardeur de la tentative, l’obsession du métier. Car il faut une opiniâtreté insensée pour toujours remettre sur le métier son œuvre, pour (se faire) croire que toute œuvre est la première et la dernière, pour continuer à observer la splendeur filandreuse des poils du pinceau dans un orange matinal, pour approcher encore la délicatesse serpentine, presque ogivale, d’une courbe et d’une contre-courbe, pour soutenir la tenue d’un pigment, la flottaison d’un corps, la beauté d’un trait. Il suffit d’être un peintre. D’être un peintre et rien de moins.

Colin Lemoine 



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