« Je suis figuratif parce que je vis dans un monde de réalité. Par contre, le message de mes peintures est complètement abstrait, un essai vers le langage universel. » — Robert Combas
L’ÉTAT DE MES CHOSES, Robert Combas
27 mars - 30 mai 2026
Apparu à la fin des années 1970 dans un contexte de retour à la figuration, Robert Combas s’impose d’emblée comme la figure centrale de ce qui deviendra la Figuration Libre. Révélé lors de l’exposition Après le classicisme au Musée de Saint-Étienne, puis associé en 1981 à Hervé Di Rosa, Rémy Blanchard et François Boisrond dans Finir en beauté sous l’impulsion de Bernard Lamarche-Vadel, il incarne avec éclat le désir de réintroduire la figure, la couleur et le récit dans un moment dominé par les esthétiques conceptuelles et minimalistes.
L’œuvre de Robert Combas dépasse largement le cadre historique du mouvement : elle relève d’une entreprise plus vaste, celle d’une fabrique continue d’images. Depuis plus de quarante ans, l’artiste produit quotidiennement figures, scènes, visages, batailles, amours, monstres et héros hybrides. Il ne se contente pas de représenter le monde, il génère ses propres icônes, immédiatement reconnaissables, proliférantes, saturant la surface picturale jusqu’à en faire un territoire autonome. Influencé par le rock’n’roll, la bande dessinée, les enseignes populaires observées à Sète ou dans les quartiers métissés de Paris, autant que par l’histoire de la peinture, il invente une iconographie complexe où se mêlent cultures savante et populaire, sans hiérarchie. Mythologies antiques, faits divers, épisodes historiques, feuilletons télévisés et références aux grands maîtres coexistent dans un même espace vibrant. Tout peut devenir image. Tout peut devenir signe.
Au-delà de l’enjeu narratif, Robert Combas a élaboré un véritable langage plastique, un alphabet qui lui est propre. Le trait noir qui cerne les formes, les couleurs franches, contrastées, et la densité ornementale composent une syntaxe identifiable entre toutes. Les figures s’imbriquent, se superposent, envahissent chaque interstice. La surface devient pulsation, saturation, intensité.
Le texte occupe également une place essentielle. Titres longs, poèmes, rimes et commentaires s’inscrivent dans ou autour de la toile. Combas cultive le décalage, l’humour et l’autodérision, l’excès verbal, la musique des mots qui prolongent la peinture, la contaminent, en brouillent parfois le sens pour ouvrir un espace d’exploration jubilatoire. Chaque toile fonctionne comme une phrase expansive, où les corps, les motifs et les lettres s’assemblent selon une grammaire interne. L’artiste parle en images et ces images, répétées, transformées, combinées, forment un vocabulaire singulier.
Le paradoxe fécond de son travail tient à cette volonté permanente de se mesurer à l’histoire de l’art vécue comme une légende, tout en injectant dans la peinture l’énergie brute du quotidien et de la culture populaire. Derrière l’apparente insolence se déploie une virtuosité remarquable, une maîtrise de la composition qui fait de chaque toile un espace total.
L’ÉTAT DE MES CHOSES à la galerie Ceysson & Bénétière présente de grandes peintures sur toile où se déploie la puissance immersive de son univers. Hommes maison mais « en réunion », déesse méditerranéenne aux serpents, pêcheur « arroseur », projection de lances en tous sens s’y imposent avec monumentalité. À ces grands formats de 200x200cm répond un important corpus de peintures sur papier vélin d’Arches, où le geste, plus immédiat encore, laisse apparaître la fluidité du trait et la dextérité d’exécution, comme une pensée en train de se dérouler. Le marin solitaire, Les fleurs libres ou Le guerrier Longaunet sont quelques-unes de ces peintures sur papier où le geste et la matière de l’artiste se transforment.
Un ensemble de Tatouages académiques complète l’accrochage. Cette série occupe une place singulière dans le parcours de l’artiste. À partir de dessins académiques préexistants – études de nus, figures issues de la tradition classique – Combas intervient au trait, « tatouant » littéralement l’image initiale. Ce geste de reprise, débuté dans les années 90 constitue un travail presque conceptuel par lequel l’artiste réactive une image héritée, l’habite, et la contamine par son propre alphabet plastique. Le dessin académique, symbole d’une tradition codifiée et normative, devient le support d’une appropriation libre. En tatouant ces figures, Combas inscrit son langage sur le corps même de l’histoire de l’art.
Enfin un ensemble de sculptures toutes récentes en bronze finit d’enrichir l’exposition. Le Flamant préhistorique ou Le Spectre cornu en bronze dialoguent avec un Homme à la tête de branches. Robert Combas sculpteur illustre tout à fait l’artiste libre qu’il est.
L’exposition à la galerie Ceysson & Bénétière met en lumière le travail du peintre comme un vaste système en expansion, une fabrique d’images devenues monde, un univers iconique et linguistique où la figuration, loin d’être illustrative, devient le vecteur d’un parler universel. Peindre comme on joue du rock, mais aussi comme on écrit, en inventant, jour après jour, les signes d’une sémantique personnelle.
