Du 21 mai au 20 juin 2026, Ceysson & Bénétière Paris présente une exposition dédiée à l’artiste américaine Nancy Graves (1939-1995). Elle a développé, au cours de sa carrière, une œuvre cohérente composée de sculptures, peintures, dessins, aquarelles et lithographies, qui lui a valu une renommée internationale.
Née en 1939 à Pittsfield (Massachusetts) et décédée en 1995 à New York, Nancy Grave connaît la notoriété dès 1969, quand elle devient la plus jeune artiste et la cinquième femme à bénéficier d’un solo show au Whitney Museum. Elle se fait remarquer par d’immenses sculptures de chameaux mais pratiquera, simultanément tout au long de sa carrière, peintures, dessins, éditions, sculptures ou installations… montrant son intérêt pour la zoologie, la paléontologie, l’astronomie, la danse ou encore l’histoire de l’art et l’Antiquité. Les œuvres présentées ici s’échelonnent de 1977 à 1990, une période durant laquelle l’artiste incorpore, relit et réinterprète particulièrement ses sources, dans des couleurs vives et des matériaux très variés.
Nancy Graves ne s’est jamais cantonnée à un style, affirmant une liberté et un plaisir de l’expérimentation. Elle a pu épouser une tendance esthétiquement minimale, notamment dans ses dessins liés à la cosmologie et la géologie, ou conceptuelle dans ses films, puis s’est illustrée par une gestualité affirmée au début des années 1980 et collaborera avec Trisha Brown au milieu de la décennie. Des couleurs fortes et dynamiques créent alors les rythmes s’inscrivant dans la continuité de l’expressionnisme abstrait. C’est également à cette période qu’elle commence à intégrer à ses œuvres des images de l’histoire de l’art. En 1979, invitée quelques mois en résidence à l’Académie Américaine de Rome, elle s’était plongée dans les plans architecturaux de chambres funéraires égyptiennes ou de ziggourats de l’époque préromaine, tout en visitant les musées et sites archéologiques de la ville éternelle. Les années suivantes, elle voyage en Inde ou au Népal, découvre des sites incas, le Machu Picchu… L’ensemble de ses sources, dialoguant avec sa connaissance de l’art moderne, notamment son admiration pour Henri Matisse ou Fernand Léger, vont peu à peu éclore dans une forme d’accumulation accompagnant l’élaboration de sa pensée. Dans son loft de Soho, Nancy Graves constitua au fil des ans une vaste bibliothèque personnelle, qui cumula 2500 ouvrages, et travaillait directement avec des coupures de presse, photos, diagrammes, cartes, brochures, photocopies extraites de publications, journaux et catalogues. À propos de ces années 1980 et d’un post-modernisme dominant, elle affirmera dans une interview donnée à Thomas Padon en 1992, reproduite dans l’ouvrage Nancy Graves; Excavation in Print (1), que cette juxtaposition reflétait l’état du monde et la société dans lesquels elle vivait.
Ainsi regardons de plus près certaines œuvres de l’exposition. Très diverses au niveau des techniques employées, allant du crayon ou pastel, de l’aquarelle, acrylique, huile à la gouache sur papier, toile ou panneau, invitant aussi paillettes, feuilles d’or ou d’argent et encaustique… certaines sont fournies et généreuses en couleur, d’autres s’avèrent plus tempérées dans leurs tonalités, mais toutes cultivent ce sens de l’assemblage. On y reconnaît nettement des motifs de mosaïques, de statuaires antiques, de poissons issus de la culture asiatique ou encore une tête de l’impératrice Théodora – figure symbolique et féministe sans être revendiquée comme telle par l’artiste. La plupart du temps, Nancy Graves débute avec des reproductions en noir et blanc de petits formats, puis les réinterprète, combine, métamorphose… Elle n’hésite pas à pousser ses superpositions visuelles dans un langage expressif et sans hiérarchie, à changer les rythmes, accentuer son trait et accumuler les couleurs allant parfois vers un kitsch assumé. Elle renforce des liens très présents avec sa pratique sculpturale en intégrant de l’aluminium à ses toiles. Si elle a mentionné que ces pièces pouvaient évoquer le choc de l’histoire, les conflits économiques ou sociaux, elle a également souvent rappelé que son travail était résolument abstrait et se lisait principalement d’un point de vue formel. Elle se plaît à développer une réflexion sur la temporalité des œuvres, la constitution d’un bagage culturel, le sens et la réception de ces fragments d’histoire de l’art. Elle se demande comment un motif que l’on ne connaît pas, ou dont on n’appréhende plus les significations, peut être réintroduit et produire de nouvelles perceptions. Elle nous interroge réellement sur le mot « excavation » et, dans ce lien entre passé et présent, mène implicitement une réflexion sur la décontextualisation.
On peut aisément imaginer une artiste passionnée par ses sujets de recherche, tout en ayant toujours maintenu une ambivalence dans son positionnement et son implication directe. Tout en maîtrisant les codes d’une approche intellectuelle de l’art ou de l’esthétique, Nancy Graves se place bien davantage du côté de l’expérience. Si les œuvres ne semblent pas inclure, au premier regard, d’autobiographie directe, son tracé, vif, acerbe, épique, ainsi que les titres diffusent, subtilement, quelques informations personnelles. Du Torque (Couple), loin d’être une représentation apaisée, en passant par In Memory of My Feelings (En mémoire de mes sentiments), figuré par un poisson menacé par une vague, Permanent Tension (Tension Permanente) ou encore A Certain Distance (Une certaine distance), la plasticienne se livre malgré tout et crée un lien sensible entre elle et le monde, par ce procédé d’autoréflexion. Elle ouvre un espace de projection, qui permet au spectateur de s’y glisser. Esthétiquement, elle parle d’unité, symbolisée par ces alliances de formes et de techniques, mais aussi de différentes périodicités et symboliques, pour affirmer la prévalence de l’œuvre d’art. Émotionnellement, elle fait le point sur son rapport au monde, conviant discrètement le regardeur à ses côtés, comme l’analyse Carter Ratcliff dans un article d’Art & Antiques Magazine, Nancy Graves: The Naturalist (2), paru en 2017. De la génération de Eva Hesse ou Sheila Hicks, ayant elles-aussi étudié à l’université de Yale quelques années auparavant, Nancy Graves eut une reconnaissance très rapide. Elle participa aux Documenta de Cassel de 1972 et de 1977, fut collectionnée par Peter Ludwig, bénéficia d’une rétrospective de son œuvre sculpturale au Brooklyn Museum en 1987-1988, participa à de nombreuses expositions, mais disparut en 1995 dans une quasi-indifférence artistique. Chuck Close, qui fut l’un de ses meilleurs amis, déclara en 2012 lors d’une conférence à l’université de la ville de New York, qu’elle était l’une des artistes les plus sous-estimées et les moins reconnues au monde…Par ses expérimentations infinies, sa liberté farouche, son absence de volonté de rentrer dans des cercles, elle ne fit partie d’aucun groupe ou alliance. Soutenue au tout départ par la critique féministe, son manque d’engagement direct la rendit progressivement plus solitaire ou mystérieuse, parfois incomprise. Mais Nancy Graves semblait vouloir qu’on ne s’intéresse qu’à son œuvre… Depuis quelques années, cette dernière commence à être redécouverte et analysée en profondeur.
Marie Maertens, 2025
1.Thomas Padon, Nancy Graves; Excavations in Print – A catalogue raisonné, Abrams/AFA, 1996.
2.Carter Ratcliff, Nancy Graves: The Naturalist, Art & Antiques Magazine, octobre 2017.




