Du 10 juin au 18 juillet 2026, Ceysson & Bénétière Lyon consacre une exposition à David Tremlett, figure majeure de l’abstraction britannique.
Depuis plus de cinquante ans, David Tremlett construit une œuvre singulière à la frontière du dessin, de l’architecture et de l’espace. Réalisées au pastel ou au graphite, ses compositions transforment la surface en un champ de tensions, de rythmes et de circulations. La couleur n’y agit jamais comme un simple élément décoratif : elle structure l’espace, déplace le regard et modifie physiquement la perception.
La sélection présentée réunit des œuvres majeures des années 1970 à aujourd’hui, permettant de suivre l’évolution d’un langage formel immédiatement reconnaissable. Les grands pastels des années 1980 — Untitled Mexico1 (1984), No Knowing in Asia (1985) ou encore 9,2,86 (1986) — témoignent d’un moment central dans la pratique de Tremlett, lorsque le dessin commence à quitter le cadre traditionnel pour tendre vers une expérience architecturale. Les formes géométriques semblent s’étendre au-delà du support, comme si les œuvres cherchaient déjà à investir le mur et l’espace environnant.
Cette relation à l’architecture traverse l’ensemble de son travail. Formé à la sculpture, Tremlett développe très tôt une pratique qui refuse l’autonomie de l’objet au profit d’un dialogue avec les lieux. Les compositions ne représentent pas l’espace : elles le construisent. Angles, aplats, lignes obliques et équilibres chromatiques produisent des structures silencieuses qui engagent directement le corps du spectateur.
Le pastel joue ici un rôle essentiel. Appliqué à la main, frotté directement sur le papier, il conserve une texture poudreuse et fragile qui contraste avec la rigueur des constructions géométriques. Cette tension entre stabilité et vulnérabilité donne à l’œuvre une présence particulière : les formes paraissent architecturées tout en restant ouvertes, sensibles et précaires.
Plusieurs titres évoquent des lieux ou des déplacements — Mexico, Siam, Zanzibar, Central Finland, Songwe Wongwe. Pourtant, les œuvres ne relèvent jamais du carnet de voyage ni de la représentation documentaire. Les références géographiques fonctionnent plutôt comme des points de départ absorbés dans un vocabulaire abstrait. Cette exposition choisit précisément de regarder cette dimension avec distance. Le voyage n’y est pas célébré comme une mythologie romantique de l’artiste nomade, mais envisagé comme une composante d’une pratique occidentale de la mobilité et de l’appropriation esthétique du monde.
À travers cette abstraction géométrique apparemment universelle, le travail de Tremlett soulève aujourd’hui des questions critiques importantes. Comment un lieu devient-il une forme ? Que reste-t-il des réalités culturelles ou politiques une fois traduites dans le langage de l’abstraction ? Les œuvres produisent ainsi une ambiguïté féconde : elles oscillent entre attention sensible aux espaces traversés et neutralisation de leurs singularités.
Les pièces récentes, telles que Drawing for a Small Enclosed Room (2022), Add and Subtract ‘b’ (2022) ou les séries Construction (2017), montrent une évolution vers des structures plus réduites et plus architecturales encore. Le vocabulaire se resserre autour de quelques éléments essentiels — lignes, masses colorées, divisions internes — comme si l’artiste cherchait à atteindre une forme minimale d’organisation spatiale.
Cette sélection met ainsi en lumière la force durable de l’œuvre de David Tremlett : une pratique capable d’occuper l’espace avec retenue, de construire sans imposer, et de maintenir, derrière la rigueur géométrique, une profonde fragilité matérielle et perceptive.
