La galerie Ceysson & Bénétière Lyon présente Apparitions, une exposition consacrée à Lionel Sabatté, du 17 septembre au 24 octobre 2026, à l’occasion de la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon, placée sous le thème Passer d’un rêve à l’autre, dans le cadre du programme Résonance. À travers un ensemble d’œuvres inédites, l’artiste explore des territoires mouvants où les frontières entre matière, mémoire et apparition deviennent poreuses. Entre disparition et naissance des formes, les œuvres de Lionel Sabatté ouvrent un espace de perception instable, où chaque image semble osciller entre plusieurs états du réel.
Sabatté, tout à la fois vocation tardive et maturation lente, d’abord professeur d’éducation physique avant de faire les Beaux-arts, mais qui, quand il en sort, ne sait pas encore ce qu’il cherche, Sabatté, donc, présente les caractéristiques de ceux chez qui l’imagination s’est trouvée comprimée par un long temps de latence et qui, le jour où ils se révèlent, proposent un monde d’une vigueur et d’une ampleur inhabituelles – c’est un ressort sous pression qui brusquement se détend. On songe à Jean-Philippe Rameau, qui ronge son frein pendant plusieurs décennies pour ne commencer d’exister qu’à 51 ans, le soir de la création d’Hippolyte et Aricie, dont le grand Campra, estomaqué, déclare en sortant, on s’en souvient encore : dans ce que j’ai entendu ce soir, il y avait matière à dix opéras. [...] Dans une œuvre aussi profuse, aussi riche de propositions, il est crucial d’identifier les constantes, les lignes de force, qui donnent au travail de [Lionel Sabatté] son unité profonde. Au premier rang d’entre elles, on distinguera le choix d’hybrider l’organique et le minéral, deux espèces di!érentes, presque contraires, comme Nicolas Lémery le suggère à la fin du XVIIème siècle – d’un côté la chimie des corps vivants, végétaux ou animaux, d’un autre celle des corps inertes, disons, les cailloux et, au-delà, s’occupant des questions de métallurgie. [...]
Des poussières du métro aux peaux mortes, Lionel Sabatté transforme des matières rejetées en œuvres qui interrogent notre rapport au vivant, au corps et à l’humanité. Cette attention portée aux matériaux les plus humbles fonde la dimension profondément humaniste de son travail. [...] Dualité organique/minéral dans ses [animaux] d’abord modelés en cire, avant d’être, une fois cette cire perdue, transmutés en métal. Issus de l’organique, échus dans le minéral. Minéraux, certes, mais qui figurent de l’organique, et doublement : d’abord parce qu’[animaux], [animaux] génériques pas plus identifiables que ne l’étaient les portraits humains [en poussière] ; mais aussi parce que matriciellement faits de la main de l’artiste, qui les travaille en les saisissant comme on pourrait le faire d’un petit volatile qu’on recueille ou tout autant d’un outil, oiseau-masse, travaillé avec des
outils et devenu l’un d’entre eux, puis accroché au mur de ce qu’on appelle si judicieusement un atelier. [En changeant] de point de vue, et nous serons là tout ce qu’il y a de littéral, puisqu’il va s’agir de la vue elle-même – plus précisément, de sa focale. C’est un nouvel exemple de la tension entre contraires qui anime le travail de Lionel Sabatté, soi-disant instinctif mais penseur profond de sa pratique. La focale... C’est le mot de Proust, quand il proteste contre l’usage qu’il ferait, lui dit-on, du microscope pour observer ses personnages : on se trompe, c’est télescope qu’il fallait dire, corrige-t-il. Or, cette dichotomie microscope/télescope nous paraît presque toujours opérante chez Sabatté, renouvelant l’échange entre le tout et la partie qu’offre toute pièce d’art, qui souvent la justifie, qui engage celui qui l’affronte. [...]
Télescope et microscope également dans les peintures de Sabatté, et d’abord à cause de la manière dont elles sont faites : infusions de structures minuscules, poussière métallique ou volcanique (la pouzzolane), des solutions que l’artiste verse sur la toile avant de les animer avec des compresseurs dont le sou"e engendre de vastes mouvements telluriques, télescopiques, explosion volcanique ou même interstellaire. Toute une hydrodynamique redoublée de toute une aérodynamique – de la mécanique des fluides à grande échelle et à grande vitesse dont on sait qu’elle produit d’imprédictibles structures turbulentes : un des plus vastes chantiers de la science contemporaine où la difficulté principale vient justement de la coexistence d’échelles disparates qu’il faudrait savoir décrire de la plus vaste à la plus ténue. Un défi aussi pour le regard, amplifié par la taille de la peinture choisie par l’artiste pour son accrochage au Musée d’Art Moderne. Non contente de nous englober, elle nous étire et nous emmène jusqu’à ses confins, depuis l’espèce de magma central qu’y fait un tissu de soie où tout semble se nouer et irradier. Un drap froissé, d’ailleurs organique, qui a servi de pinceau ou de spatule géante et qui est resté là pour en attester. [...]
La multiplicité des points de vue, des plus fondés aux plus extravagants, mais qui trouvent invariablement matière à résonance, est l’épreuve qui nous paraît la plus sensible pour sonder le miroir que nous tend toute œuvre d’art. Si j’avais à dire en quoi ce travail me touche [...], c’est d’abord parce qu’il donne autant à voir qu’à penser ; ensuite parce que j’y reconnais et y admire une
indéfectible démarche de chercheur, avec ses tentatives, ses fulgurances et ses prises de risque, et qu’à ce dernier titre on peut ne pas toujours suivre ; enfin, surtout peut-être, pour l’horizon chimérique qu’elle s’est donnée, intrépide, aventureuse et magnanime, et qui tient en un seul mot : autrui. C’est ce qui fait de Lionel Sabatté, tout uniment, l’un des nôtres.
David Quéré,
extrait de l’oral du Prix Marcel Duchamp 2025
