La Chaulme Connection
Marie Amar, Franck Chalendard, Stephane E. Conradie, Rémy Jacquier, Sadie Laska, Tomona Matsukawa, David Raffini, Lionel Sabatté, David Wolle
Dans la Genèse, il est écrit qu'après leur errance sur les eaux pendant quarante jours et quarante nuits, les membres de l'équipage de Noé se sont retrouvés dans la plaine du Shinar et se sont accordés pour construire une tour, haute, qui leur permettrait d'atteindre les Cieux. Sous l'impulsion du très controversé Nemrod, fils de Chiam, petit-fils de Noé, ils se mirent au travail. Les conditions étaient rudes et pour réussir, ils et elles devaient travailler sans relâche. Dieu alerté par ces conditions déplorables de travail et ce projet vaniteux descendit de sa céleste demeure et jeta parmi eux la confusion des langues. Ne se comprenant plus, le projet s'éteignit. Une des clefs de cette exposition La Chaulme Connection pourrait résider dans cette œuvre de Rémy Jacquier, Babel, 2024, thème certes visité depuis deux mille ans d'histoire de l'art. Ici, La Chaulme Connection se situe précisément à l'inverse de la Tour de Babel. Il y a trois ans, la Galerie Ceysson & Bénétière a réussi l'implantation d'une résidence artistique en pleine nature, une habitation dotée d'un atelier de rêve dans les Monts du Forez. Les artistes sont invités à y travailler tour à tour au fil des saisons.
Justement, Rémy Jacquier a réalisé sous la forme de petits dessins une succession de ciels, de jour et de nuit, au pastel, pigment et crayon, sur un format évoquant l'intimité du carnet de voyage. Ils ont été exposés à La Chaulme en sortie de résidence. Il en a cependant généré de nouveaux produits à partir de croquis pris pendant son séjour à La Chaulme. De retour dans son atelier, il a pu les déployer en plus grand format grâce à un report au carreau et les doter d'une aura colorée. Les formes naissantes se déploient dans un imaginaire tantôt floral Plants & Rags & Wind, 2025 ou Citronnier, 2024 tantôt proche du paysage Sainte-Débâcle, 2024 et rayonnent dans les salles d'exposition. Pour y revenir, son œuvre Babel, 2024 prise en étau entre le haut et le bas de la feuille, porte avec elle bien des mystères, et rappelle l'importance des arts comme témoins de nos civilisations, de nos pensées et de notre histoire.
La Chaulme Connection rend donc compte des recherches des artistes qui ont séjourné entre juin 2023 et juin 2026 dans la résidence artistique de la Galerie Ceysson & Bénétière au cœur de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Ils et elles ont exploré un aspect spécifique de leur discipline respective, le temps de quelques semaines. Un atelier hors de l'atelier donc. Un atelier dans un écrin de verdure ou de neige – selon la saison. Le premier à y affronter l'hiver fut Lionel Sabatté. Il a œuvré durant de longues semaines en explorant un aspect précis de son travail : les poussières du temps. En effet, Lionel Sabatté avait été invité par Roland Nespoulet, un des directeurs scientifiques du Musée de l'Homme à rechercher la provenance des pigments utilisés sur les murs des grottes de Lascaux et de La Moute. Dans son exploration, l'équipe avait alors découvert un gisement d'oxydes près de l'entrée de la grotte de Lascaux. Lionel Sabatté avait pu recueillir un peu de ces pigments, de cette terre riche de Lascaux et s'est ensuite enfermé à La Chaulme, tout l'hiver durant, pour produire de nouvelles peintures notamment Chrysalide Boréale et Chrysalide Appolonide, 2023. Il a eu recours à des gestes du faire ancestraux : broyer les morceaux de roches pour en extraire les pigments et les incorporer à ses tableaux.
Le résultat témoigne d'une force qui nous relie aux débuts de l'histoire de l'art. Profitant de cet espace de création en pleine nature, il a également réalisé des sculptures d'animaux dans le même esprit : chouettes et quadrupèdes préhistoriques. L'exposition est conçue comme une promenade dans l'appartement d'ami.e.s amoureux.ses des arts. Les œuvres habitent l'espace d'exposition et dialoguent entre elles. C'est toute la beauté de l'accrochage que de tisser un fil rouge, de savoir quelle pièce sera la plus adaptée pour être à côté de telle autre, sans se nuire mutuellement, dans un échange qui au contraire les enchérit. Cette exposition est peut-être également, en filigrane, un hommage au goût de la collection.
Il faut déambuler, passer d'une peinture hyper-réaliste de Tomona Matsukawa aux toiles de David Raffini ou aux Tumbleweeds de Franck Chalendard. D'ailleurs, c'est bien La Chaulme qui a inspiré à Franck Chalendard les Tumbleweeds, ces virevoltants des hauts plateaux. On les voit courir les jours de grand vent. Les premiers Tumbleweeds étaient en bois de peuplier connu pour sa légèreté et sa résistance. L'artiste a ensuite rapidement avancé vers des matériaux comme l'aluminium ou le fer. Brut ou peint. Si au départ, le Tumbleweed était constitué d'un noyau, un élément atomique autour duquel gravitent des ions retenus par gravité, et recréant ainsi un mouvement stellaire, chaque sculpture est en réalité conçue comme une peinture dans un rapport au corps et au geste et c'est ce rapport qui édicte ses règles : couleurs, juxtaposition, forme, comme devant la toile. En parallèle, il a réalisé avec des matériaux résiduels de sa résidence des figures plus petites qui ne sont pas sans évoquer les masques d'apparat, sacrés ou guerriers même, figures accrochées au mur.
Toujours du côté de la sculpture, on admire la conjonction des pièces de Stéphané Edith Conradie, conçues avec des matériaux chinés ou récupérés dans des intérieurs abandonnés. Une petite collecte de pièces à l'image d'une recherche presque ethnographique, comme vecteur de l'identité d'une classe, en s'en faisant à la fois les témoins intimes et collectifs. Érigés en sculptures, ils revêtent un aspect fragile, mais aussi sacré, voire totémique même. Il faut dépasser leur apparence luxuriante, foisonnante de verres, bouquets de breloques et de couleurs pour accéder aux questionnements de l'artiste sur notre identité et la façon dont nous la composons .... Ses travaux à La Chaulme sont articulés sur ce principe en utilisant des verres anciens, dont les peintures étaient composées d'uranium. Passées aux rayons X, les pièces dégagent en effet une lumière phosphorescente. Curieux retour des choses, quand on sait que la Namibie, pays d'enfance de Stéphané Edith Conradie concentre à elle seule, 6% de la production mondiale de ce matériau. Les pièces exposées – non-nocives sous cette forme – rappellent combien la mine a pu être néfaste pour les hommes et les femmes de tous les pays, confrontés à l'exploitation des minéraux, et particulièrement en période coloniale et post-coloniale.
À La Chaulme, l'atelier mis à disposition des artistes est une longue pièce qui permet de fabriquer des œuvres plus conséquentes que ne le permettraient beaucoup d'ateliers. Ainsi, David Raffini a travaillé une longue pièce de toile au sol, un linge bleu dans la veine de sa recherche autour du pli. Pendant les premiers mois d'été 2025, David Raffini a également réalisé, en opposition ou en clin d'oeil, à l'école de Nice sur des torchons de cuisine unis, décousus et punaisés, des impressions proches d'une contemplation de ciel ou d'onde, dans des bleus et des indigos profonds Froissement et ondoiement bleu 2025, ou Brume et ondoiement, 2025. Pourtant, cet ondoiement fait ici référence moins au mouvement de l'eau qu'à cette cérémonie religieuse qui consiste à baptiser l'enfant qui a à peine vécu. Et par extension à la célébration de l'instant d'une vie éphémère et pure. La longue toile fait référence tout en sensibilité au pli baroque, que l'artiste a longuement expérimenté avec les carrosseries, les traces de l'accident, et la beauté pendant ou post-événement. Ici, seule reste la trace, à peine visible et parfois ce qui semble dessous a été réalisé dessus, le trouble n'en est que plus sensible.
D'emblée, Sadie Laska a elle aussi été séduite par l'atelier largement supérieur aux dimensions d'un atelier new-yorkais. Arrivant des Etats-Unis, l'artiste a bénéficié d'une résidence ce printemps 2026. Déployant à même le sol une immense toile de lin, de près de dix mètres de long, elle a utilisé de la peinture à l'huile, du fusain ou parfois des bombes aérosols. Elle a vécu ici avec ces vues des monts du Forez, de la chaîne des Puys aussi que l'on voit depuis l'atelier. Elle s'est laissée traverser par l'amplitude du paysage, sa puissance et son immanence. Les toiles ont ensuite été découpées en différents tableaux, comme autant de fenêtres sur l'extérieur, comme autant d'ouvertures sur le monde et sur la nature. Cette technique lui permet de conserver une gestuelle large et de donner une plus grande envergure encore à ces peintures. On pense à des panoramas, à des vues démultipliées de l'espace. Il s'agit moins d'une représentation concrète, qu'un portrait des sensations, du feeling produit par le simple fait d'être, ici, dans cet environnement de la résidence artistique, de s'imprégner des jours et des nuits qui s'y succèdent, de la météo changeante aussi. Ainsi séquencées, on découvre dans les toiles des jeux de transparence, des lumières intérieures révélées par une large palette de tonalités profondes.
Toujours côté peinture, l'artiste japonaise Tomona Matsukawa a séjourné un long mois en 2024 et réalisé toute une série de peintures de taille moyenne, reprenant des motifs de la nature et de la maison. Les thèmes chers à son travail se situent plutôt du côté des reliefs de la vie quotidienne. Des scènes prises sur le vif. On devine une suspension du temps, quelque chose est survenu, sans que nous ayons un quelconque indice de son objet, mais subsiste dans les toiles une tension dramatique ténue. Difficile d'échapper à cette sensation de beauté patinée d'inquiétude. Les couleurs mêmes sont choisies avec un esthétisme bien trop lisse, bien trop précis pour ne pas dissimuler quelque chose. C'est une étrange sensation. Les titres choisis confirment ce doute, ex : I don't know if it was the rig, 2024, et ne sont pas forcément directement corrélés avec ce que l'image suggère. Ils nous indiquent qu'il y a un temps avant cette peinture et un temps après. Les titres insèrent chaque peinture dans une narration qui ne nous est pas connue. Ainsi, on passe beaucoup de temps à les contempler pour tenter d'en déceler les mystères.
Le tout dernier artiste ayant bénéficié de la résidence en mai de cette année est David Wolle. Au moment où nous écrivons, il n'a d'ailleurs pas encore tout à fait divulgué sa production. L'artiste revient avec des dessins, à l'image des Pavel, 2021, dessins de portrait du danseur Pavel Gredt, remodélisés via un logiciel de chirurgie esthétique pour en liquéfier les formes, puis redessinés par la main de l'artiste. Ce truchement de l'outil permet de rebalancer les données physiques du sujet, de redéfinir un jargon pictural, de créer un nouveau protocole. Ici, il choisit de retrouver le dessin sur le motif. David Wolle s'est intéressé à la façon dont notre œil dessine les contours de ce qu'il perçoit. Si certains philosophes antiques concevaient que les rayons de lumière émanaient de nos yeux, cette théorie pourrait permettre d'imaginer que notre œil agit finalement comme le scanner qu'utilise précisément l'artiste pour parvenir à ces reformations et transformations d'objets. Pourquoi dès lors, ne pas revenir au dessin sur le motif en s'inspirant de ce qui est à disposition à La Chaulme ? De quoi se laisser surprendre, et voir comment l'artiste sera fidèle à l'impertinence artistique qui caractérise habituellement ses productions.
Pour finir, une rapide analepse. Au départ, la résidence était une ancienne ferme. Un homme vivait là, seul depuis des années, laissant s'accumuler les choses autour de lui, comme une échelle de temps mesurable, quantifiable par couches, comme l'est pour d'autres échelles de temps la sédimentation.
Cet homme parti rejoindre d'autres sphères, Marie Amar a été l'indispensable témoin, archéologue de la maison. Déchiffreuse de l'espace et de ses secrets, sans intrusion, et dans le plus grand respect, elle a inventorié les murs de la maison, les vues, les accumulations, le travail du temps - figé. Grâce à ses photographies, Marie Amar a su rendre compte de la rugosité d'une vie entière passée là, dans ces murs. Parmi les clichés exposés, il y a cette photo de la cuisine, où deux vieilles pendules accrochées au même mur, l'une est en formica je crois, donnent des heures différentes – comme si – dans cette cuisine des Monts du Forez – une faille spatio-temporelle avait été vécue jour après jour par son occupant. Des mois plus tard, à La Chaulme, dans la cuisine, d'aucuns entendront résonner dans le silence le tic-tac d'une horloge qui n'y est plus depuis longtemps. Les photos de l'artiste rendent compte de l'époque, du souvenir, elles révèlent bien plus que l'apparence des choses. À qui sait voir.
C'est peut-être un topoï mais il est parfois nécessaire – et notre époque hélas nous le confirme – de rappeler les choses réputées si évidentes qu'elles finissent par s'effacer sous l'empire du temps et d'autres discours devenus prédominants malgré nous. Oui, le langage des artistes, oui les œuvres d'art nous parlent intimement, et c'est en ce sens qu'elles nous permettent d'entrevoir et de – peut être – toucher ce Ciel, recherché par la descendance de Noé.
Sandrine Chalendard,
Avril 2026
